Archéologie

Abanda - La stalagmite sacrée

En pleine forêt de la province de l’Ogooué-Maritime, les grottes d’Abanda abritent un site aussi spectaculaire qu’énigmatique. Pour s’y rendre, il faut d’abord traverser la lagune du Fernan Vaz en pirogue, puis remonter le fleuve Hollandais. Une fois arrivés à Moukendou, nous devons encore charger le matériel dans notre bon vieux Land Cruiser qui nous attend sagement au débarcadère. Plus que 30 minutes de piste, et nous voilà arrivés au campement 2SRO. Jérémie et Richard prennent alors le temps de repérer le chemin à suivre pour rejoindre le site archéologique.

Lorsque nous découvrons pour la première fois cet immense abri sous roche, nous sommes frappés par l’atmosphère du lieu : des alcôves étonnantes se dessinent, mais le plafond et les parois sont lisses, sans aucune stalagmite. Pourtant, la vie souterraine y est dense, dominée par des colonies de chauves-souris du genre Miniopterus et Hipposideros. Le sol ne montre aucun artefact visible, recouvert d’une épaisse couche de guano déposée par les chauves-souris. À ce stade de la mission, rien ne laissait deviner que cet abri sous roche était réellement un site archéologique - mais le flair des spécialistes allait rapidement payer.

Dans l’obscurité vibrante de vie, nous tombons sur une forme saisissante : une colonne rocheuse de près d’1,80 mètre, dressée sur le côté gauche de la cavité. Son aspect taillé, presque non naturel, nous pousse d’abord à croire à un menhir façonné par l’homme, une découverte qui aurait été sans précédent dans le bassin du Congo. Mais les fouilles successives nous mènent à une révélation encore plus fascinante.

Une stalagmite sculptée... par les chauves-souris

L’analyse détaillée de la colonne montre qu’il ne s’agit pas d’un monolithe taillé, mais d’une stalagmite remodelée par bio-corrosion. Le guano accumulé depuis des siècles, son acidité élevée et la respiration de milliers de chauves-souris ont progressivement « mangé » la roche, lui donnant cette forme étonnamment régulière.

Une oeuvre de la nature, façonnée par le vivant.

Pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là : nos fouilles révèlent que cette stalagmite a été utilisée à des fins rituelles. Objets en fer forgé, fragments de poterie, éclats de silex et traces d’un ancien foyer prouvent que des groupes humains se sont réunis ici pour accomplir des gestes symboliques, probablement anciens.

Un site sans équivalent dans la région

À Abanda, nature et culture se superposent d’une manière totalement inédite : une formation géologique rare, transformée par l’activité animale, puis réinvestie par l’être humain pour des rituels dont nous ne percevons encore que les premiers indices.

Aucun autre site connu du bassin du Congo ne présente une telle combinaison. Chaque nouvelle mission révèle des pièces supplémentaires d’un puzzle encore largement mystérieux. Nous poursuivons nos recherches, guidés par une certitude : Abanda est un lieu unique, un laboratoire naturel et culturel où se rencontrent l’érosion, la faune et les gestes des populations anciennes. Un site exceptionnel, qui n’a pas fini de révéler son histoire.

Les gravures rupestres du parc national de la Lopé

Le parc national de la Lopé est un territoire unique où savanes anciennes et forêts tropicales se rencontrent. Ce paysage exceptionnel abrite l’un des ensembles d’art rupestre les plus remarquables d’Afrique centrale : près de 2’000 gravures, véritables témoins des sociétés qui vivaient ici il y a environ 2 000 ans.

Ces pétroglyphes ont été découverts en 1987 par Richard Oslisly, ouvrant une nouvelle page de l’histoire précoloniale du Gabon. Depuis, notre équipe d’archéologues n’a cessé d’explorer la moyenne vallée de l’Ogooué, révélant de nouveaux sites.

Les gravures sont réparties sur des affleurements de grès quartzite, soigneusement sélectionnés par leurs auteurs. Elles se présentent sous différentes formes :

  • cercles simples ou concentriques - les motifs les plus fréquents
  • figures animales - lézards, poissons, quadrupèdes
  • armes et objets - couteaux de jet, lances, filets de chasse
  • chaînes géométriques, spirales ou rosaces


Réalisées par piquetage au burin de fer, ces représentations témoignent d’une véritable maîtrise technique. Leur organisation en ensembles thématiques - comme les cercles d’Epona, les chaînes géométriques de Kongo Boumba ou les compositions animales du sentier de Doda - évoque des pratiques rituelles, symboliques ou liées à la chasse.

Depuis leur découverte, ces sites sont devenus un véritable musée en plein air. Ils constituent une archive culturelle unique, révélant les systèmes de croyances, les gestes techniques et les liens entre sociétés anciennes et environnement.

Certains sites emblématiques - Elarmékora, Epona, Kongo Boumba, Ibombi ou encore Doda - sont aujourd’hui accessibles aux visiteurs grâce à des parcours de découverte. La richesse exceptionnelle de ces gravures a joué un rôle majeur dans le classement du parc national de la Lopé–Okanda au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 2007, reconnaissant ce paysage comme un site mixte « nature et culture ». Ces pétroglyphes ne sont pas seulement des œuvres anciennes : ils constituent un héritage vivant que nous nous engageons à étudier, préserver et transmettre.

Lors de l’été 2025, c’est en coup de feu que Richard me présente ces gravures, j’ai eu le temps de prendre quelque photo et vidéo avant de devoir repartir. Je reviendrai prochainement à Lopé afin de documenter correctement ces impressionnantes gravure.

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Nganda - Les habitants du delta de l’Ogooué

Là où le fleuve Ogooué s’ouvre en un vaste delta, ses berges conservent encore les traces de celles et ceux qui l’ont parcouru depuis des millénaires. Notre équipe d’archéologues explore ce territoire unique pour comprendre comment les sociétés anciennes ont vécu, circulé et échangé dans cette région du Gabon.

Parmi nos terrains d’étude, Nganda occupe une place importante. C’est un carrefour entre le fleuve, la savane et la forêt - un lieu stratégique où les anciens pouvaient pêcher, commercer, s’installer.

À la recherche des premiers indices

Sur place, nous rejoignons Balou, habitant de Port-Gentil passionné par l’histoire locale. Autour de son centre de recherche, il a déjà découvert des fragments de poterie, des bijoux en cuivre, des éclats de silex. Ces trouvailles, modestes en apparence, sont autant de signaux que des communautés ont vécu ici. En parcourant les berges, nos pas rencontrent bientôt des fragments de coquillages enfouis dans le sable. Ce sont des amas coquilliers - les véritables “poubelles du passé”.

Des archives silencieuses qui racontent les repas, les habitudes, parfois les rituels des populations anciennes.

Lire la terre comme un livre

Pour comprendre ce que cache Nganda, nous fouillons méthodiquement. Carré après carré, couche après couche. Juste sous la surface, nous trouvons parfois des objets récents - une bouteille des années 1960, témoin d’un passage moderne. Mais en descendant plus profondément, d’autres fragments apparaissent : morceaux de poterie, éclats de pierre taillée, charbon de bois. Chaque élément est trié, compté, étudié. Les charbons, en particulier, sont précieux : ils permettront de dater les couches d’occupation et de retracer l’histoire humaine du site. Et peu à peu, un tableau se dessine : celui d’un peuple qui vivait au bord de l’eau, se déplaçait avec le fleuve, fabriquait ses outils, échangeait probablement avec d’autres groupes.

Les rives de l’Ogooué, un monde habité depuis longtemps

Nganda nous rappelle que l’Ogooué n’est pas un espace vide, mais un territoire anciennement fréquenté, traversé de cultures et de savoirs. Ici, chaque éclat de silex, chaque coquillage, chaque fragment de poterie est une fenêtre ouverte sur les sociétés qui ont façonné ces paysages bien avant nous. Et ce delta, vaste et tranquille, continue de livrer ses secrets à ceux qui prennent le temps de regarder.
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Pahon, les archives du climat

Dans la région de Lastoursville, notre équipe d’archéologues s’est aventurée dans la grotte de Pahon, un site spectaculaire mais difficile d’accès. Notre objectif était clair : comprendre l’évolution du climat de l’Holocène en prélevant et en analysant des carottes de guano accumulées depuis des millénaires. Avant de commencer notre progression, nous avons respecté la tradition locale en offrant des présents aux génies de la grotte.

Non loin de l’entrée de la grotte, Richard nous présente un site archéologique qui dévoile la présence ancienne de l’homme dans cette cavité. Toujours incroyable de se dire qu’il y a plus de 8 000 ans, des humains vivaient ici. Ce sondage sera rouvert pour une étude approfondie en 2026, mais lors de cette mission, nous ne resterons pas à l’entrée : nous nous enfoncerons dans les entrailles de Pahon.

Nous nous engageons alors dans un environnement extrême : passages étroits, boue glissante, chaleur étouffante et air saturé d’ammoniaque. La vie souterraine y est foisonnante - rongeurs, crabes, poissons, insectes et impressionnants amblypyges - mais c’est au cœur d’une immense salle colonisée par des chauves-souris insectivores que notre travail commence réellement.

Pour limiter notre impact, nous installons un petit laboratoire en bordure de la galerie principale, puis effectuons trois carottages de guano. Chaque prélèvement est réalisé avec une grande précaution afin de préserver l’ordre des couches, véritables pages d’un livre racontant l’histoire écologique du Gabon.

En étudiant les restes d’insectes et les pollens piégés dans ces dépôts, nous pouvons distinguer les périodes où la région était dominée par la savane ou par la forêt tropicale. Grâce à ces indices, nous retraçons 10 000 ans de climat et d’évolution des paysages, offrant de nouvelles clés pour comprendre l’histoire environnementale et humaine du bassin du Congo.

La grotte de Pahon est plus qu’un site naturel : c’est une archive vivante, et notre exploration constitue une étape essentielle pour révéler ce qu’elle renferme depuis des millénaires.

Les trésors de Youmbidi

Dans les falaises dolomitiques de la région de Lastoursville a lieu, une fois par année, l’une des fouilles les plus prometteuses de tout le Gabon : l’abri sous roche de Youmbidi. Ce site archéologique majeur pour retracer la préhistoire de l’Afrique centrale présente une stratigraphie non perturbée de plus de 12 000 ans. Niché dans une forêt dense, il a été découvert par Richard en 2018 grâce à l’aide des populations locales.

Durant nos campagnes, nous fouillons avec précision : brosses, truelles et pinceaux révèlent peu à peu des vestiges d’outils en pierre (dolomie, quartz, jaspe), des ossements, du charbon de bois… Chaque fragment est un indice précieux. L’équipe d’archéologues, avec le soutien des étudiants d’Ecotrop, a mis au jour des objets très anciens : des pointes de flèche, des tessons de poterie (…) certains datant de plus de 6 500 ans.

Un des moments forts de nos recherches a été la découverte, en 2024, d’une dent humaine, qui pourrait permettre de révéler l’ADN des anciens habitants de Youmbidi. À travers tous ces vestiges, nous reconstituons leur manière de vivre : non pas des êtres « primitifs », mais des populations raffinées, dotées d’un véritable art de vivre et de traditions.

Mais notre intérêt ne s’arrête pas là : en étudiant l’occupation humaine sur des millénaires, nous voulons comprendre comment ces populations ont résisté et se sont adaptées aux changements climatiques. Le site dePahon, où nous avons effectué des carottages de guano et qui se trouve à seulement 1 km de là, nous renseigne sur les modifications climatiques auxquelles les humains du secteur ont dû faire face. Le site de Youmbidi est ainsi une fenêtre sur la résilience des sociétés anciennes face aux bouleversements environnementaux.

Youmbidi n’est pas qu’un simple site archéologique : c’est l’un des témoignages les plus anciens du bassin du Congo sur la relation profonde entre l’homme et la forêt. Notre exploration contribue à éclairer l’histoire millénaire de cette région. Les fouilles dans cet abri sous roche sont loin d’être terminées : le travail prendra des dizaines d’années, mais chaque centimètre de terre excavé dévoile son lot d’artefacts d’une valeur scientifique inestimable.